...Le dernier ouvrage de McKean
The Particle Tarots [The Major Arcana] décline
les lames majeures du tarot marseillais sous la forme
de mises en scène photographiques couleurs très élaborées.
La convergence de sa vision avec celle de Witkin est
encore plus, de même que sa filiation avec le mouvement
surréaliste. Les corps anamorphosés cherchent à s'extraire
du siphon onirique. Les rêves tentent-ils de s'incarner
dans le réel ou est-ce le réel qui est absorbé ? Comme
dans les autres ouvrages, McKean propose une étonnante
galerie de créatures polymorphes et cauchemardesques.
Héritées cette fois de l'Antiquité. Le vocabulaire formel
est plus raffiné et complexe que jamais.
Toutes ces photographies révèlent
une imagination débridée et prolifique, apparemment
inépuisable. Bien que l'on puisse préférer aux œuvres
un peu trop emphatiques celles où l'artiste parvient,
dans l'économie des moyens et la concentration de l'image
sur elle-même, à une tension pleine de retenue, l'artiste
fait preuve d’une surprenante liberté créatrice. Toutes
ses réalisations semblent en effet menées avec une totale
spontanéité. Rejetant toute autocensure, McKean se moque
apparemment d'être à la mode, d'être homologué par le
circuit artistique conventionnel des galeries et des
musées. Son style, plus courant semble-t-il dans les
pays anglo-saxons ou encore la Belgique marquée par
un fort passé surréaliste, détonne en effet quelque
peu par rapport à ce qui est habituellement exposé ou
publié par le milieu photographique français (et celui,
plus vaste, de l'art contemporain). Car ce dernier aime
agiter le spectre du "maniérisme" ou du "pompiérisme",
lui préférant souvent retenue et froideur conceptuelles
– même si, ces dernières années, nombre d'artistes ont
osé renouer avec un art plus "corporel"...
Maniériste, le style de McKean l'est indéniablement,
au même titre que celui de l'américain Witkin – avec
plus d'exubérance et une sensibilité plus baroque
il est vrai chez ce dernier. Dans une sorte d'exaltation
fiévreuse de la figuration, les deux artistes fragmentent
ou recomposent les corps qu'ils tentent de sublimer
en recourant à une esthétique de l'imperfection paradoxalement
très (trop parfois peut-être ?) maîtrisée et sophistiquée.
Les préoccupations mystiques qui les animent sont toutefois
radicalement opposées. Si le corps rivé à notre douloureuse
condition matérielle, alourdi par un sentiment de culpabilité
typiquement judéo-chrétien, n'est chez Witkin qu'une
opaque prison de chair pour les anges déchus, le corps
est toujours animé chez McKean d'un mouvement libérateur.
Désincarné par la prise de vue et les manipulations
techniques, il ne cesse de tendre vers la transparence
; même fragmenté ou distordu, celui-ci renferme ou conduit
toujours, dans ses délicates ramifications, vers l'univers
aérien du rêve, lorsqu'il ne s'enracine pas dans d'opaques
et pourtant rassurantes profondeurs telluriques.
Pierre-Yves Marteau-Saladin
et Yannick Vigouroux