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Les anges vagabonds
Il est assez rare aujourdhui que limage
dépasse le cadre de la représentation
démonstrative violente. La photo ne déroge
pas au temps de lobscène et depuis les
années soixante-dix limage fantasmatique
investie nos champs de visions. La scène de
strangulation dans Frenzy dAlfred
Hitchcock est remarquable à cet égard
: elle dénote manifestement une rupture dans
la vision du meurtre au cinéma tant elle se
situe aux antipodes de ce que limage laissait
entrevoir auparavant dans la filmographie Hitchcockienne.
Ici, la représentation devient obscène,
autant dans sa durée que dans sa narration,
son cadrage ou dans la violence de sa mise en lumière.
Cauchemars et fantasmes semblent à cette époque
émerger en plein jour un peu comme cela est
évoqué en préambule de
Zombies de G. Roméro : Quand
il ny a plus de place en enfer, alors les morts
reviennent sur terre.
La photographie contemporaine participe elle aussi
à lextraction des spectres de notre inconscient.
Mais, sil existe bien une image limite
émanant des années soixante-dix,
celle-ci trouve en fait son essence dès linvention
de la photo. Alors que le cinéma peut conditionner
le spectateur à voire une image, la photo est
nécessairement directe. Lespace photographique
est donc monolithique et arrêté. Le cadre
de la prise de vue fonctionne en effet un peu comme
des illères, en canalisant le regard
et lesprit vers le centre de limage. Par
opposition à une image brut prenant appui sur
la réalité, le surréalisme a
largement investi les problématiques et les
possibilités proposées par ce nouveau
support. À tel point que lon peut se
demander si ce nest pas finalement ce courant
qui finit par encrer définitivement la photo
parmi les arts. Mais, quelle que soit la direction
vers laquelle tend limage, réelle ou
onirique, cauchemardesque ou idéalisée,
celle-ci renvoi toujours vers un champ introspectif
et une forme archétypal.
Cependant, il existe depuis peu une direction orientée
par-delà le Moi comme le défini C. G.
Jung (1), qui tend vers le champ intuitif et lextraversion.
Bernard Plossu nimpose aucune narration au spectacle
de ses clichés, limagination restitue
librement une histoire et un sens à ce que
le regard découvre. De même, là
où la mise en scène implique statisme
et détachement par rapport à la représentation,
limage de Plossu revendique un floue et une
spontanéité où seul compte le
sentiment de proximité et de complicité
avec le model .
Les sujets débordent du cadre dans lequel figure
aussi leur mouvement prit sur le vif et que les tremblements
et les contrastes accentuent. La pensée sengouffre
ainsi dans cette errance visuelle. Il y a bien sûre
de fortes références cinématographiques
dans le travail de Plossu. Le dernier ouvrage lui
étant consacré évoque un aspect
surprenant de son parcours et accumule des prises
de vues de routes du monde entier. Le sujet du livre
rappelle les récits de Jack Kerouac et les
vagabondages poétiques de la beat génération.
Les photographies se succèdent les unes après
les autres dans un format très proche du cinémascope
souvent dans des lieux désertiques. Cette convergence
avec le cinéma nest pas la seule et bien
des paysages, quel que soit leur lieu dorigine
nous plonge dans la mélancolie des westerns
de Sergio Leone. Les prises de vues subjectives de
Plossu placent le spectateur en immersion au cur
de paysages dont les points de fuite courent vers
linfini. Cette plongée visuelle au cur
de la photo nous pousse vers plusieurs questionnements.
On devine autant ce que lobjectif laisse derrière
lui, que ce que le paysage dissimule de la route et
qui échappe au cadre photographique.
Bernard Plossu se détourne donc de limage
limite et au lieu de nous précipiter
vers une révélation de ce que recel
notre esprit, il nous offre une vision ascensionnelle
idéaliste et humaine. On se prend donc à
rêver sur ces routes un peu comme Jacob et ses
anges sur les pas de son échelle.
Routes, Bernard Plossu, textes de Régis Durand,
éditions Marval.
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